Hier opposant farouche au régime, Succès MASRA a finalement accepté le prestigieux poste de Premier Ministre. Sous Mahamat Idriss Deby Itno, le président de la transition. Porté à cette haute fonction le 1er janvier 2024, le Président du parti « Les Transformateurs », va ainsi devoir travailler en synergie avec le régime qu’il a longtemps combattu. Son ambition est d’être au service des tchadiens et tchadiennes pour répondre à leurs problèmes de tous les jours. A leur bien-être. Parcours exceptionnel de cet économiste et homme d’État né le 30 août 1983.
Nommé Premier ministre le 1er janvier 2024, le premier de la Ve République, Il avait fait campagne en faveur du « oui » lors du dernier référendum constitutionnel. Visionnaire et très ambitieux, Succès MASRA démissionne de son poste d’économiste en chef à la Banque africaine de développement (BAD) pour se lancer en politique. Le 29 avril 2018, il lance son mouvement politique, « Les Transformateurs ». Objectif se mettre au service de ses compatriotes. « C’est le plus grand privilège qui me soit fait aujourd’hui de travailler à la tête d’une équipe diversifiée pour que sur les 1 million 284.000 km2, nous soyons au service des tchadiens et tchadiennes pour répondre à leurs problèmes de tous les jours. C’est un sentiment de responsabilité d’engagement. On va retrousser les manches » a-t-il déclaré lors de son entrée en fonction le 1er janvier 2024 à Ndjamena.
Désormais ancien opposant
Hier farouche opposant au régime de Deby et à sa mort le 20 avril 2021, il dénoncera le Conseil militaire de transition (CMT) dirigé par son fils, Mahamat Idriss Déby, commandant de la garde présidentielle. Pour lui le CMT n’est pas conforme à la constitution dans le cas d’une transition et il dénonce un « coup d’État » appelant ainsi à tourner définitivement la page du « système » Déby.
Il prend part aux marches de fin avril 2021 organisées contre le CMT et demandant sa dissolution. Ces manifestations sont réprimées et la répression fait une dizaine de morts.
Le 3 mai 2021, il rencontre avec des membres de son équipe des représentants de l’Union africaine pour échanger autour de la situation au Tchad. Il propose la formation d’un collège sur le modèle malien qui regrouperait, sous la supervision de l’Union africaine, un président chargé de la transition, un vice-président plus spécifiquement chargé des questions sécuritaires au regard de la situation du pays ainsi qu’un premier ministre désigné de manière consensuelle pour accompagner la transition vers des élections générales.
En octobre 2021, Masra assiste au congrès constitutif du Parti des peuples africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI), le nouveau parti panafricaniste de Laurent Gbagbo, à Abidjan et bénéficie d’une large ovation.
Le CMT cherche à mettre sur place un « dialogue national inclusif et souverain » dans lequel les principaux acteurs politiques et militaires du pays sont représentés. Masra, au nom des Transformateurs, et la coalition citoyenne Wakit Tama, demandent que des conditions « de confiance » préalables soient adoptées : mise en place d’un référendum sur la prochaine constitution, interdiction aux militaires du CMT de se présenter à la prochaine élection présidentielle et séparation des pouvoirs. Le dialogue s’ouvre le 20 août 2022 et Les Transformateurs et Wakit Tama refusent d’y participer car ils jugent que le décret qui lance ce dialogue est facilement annulable.
Le 1er septembre, les militants des Transformateurs mènent campagne dans les rues de N’Djaména pour convaincre les habitants de participer à un meeting contre le dialogue national inclusif et souverain prévu le 3 septembre. La police arrête 84 de ces militants (91 selon Masra) pour « trouble à l’ordre public » et « non-respect des textes régissant les manifestations sur la voie publique ». Le siège du parti est peu après encerclé par la police et soumis à un blocus. Des manifestations se déroulent près du siège du parti, mais elles sont réprimées dans la violence par la police et l’armée et environ 200 militants sont arrêtés. Les représentants de l’Église catholique au DNIS décident de suspendre leur participation au dialogue et d’autres organisations menacent de ne plus participer au DNIS si le blocus n’est pas levé. Les militants sont relâchés quelques jours plus tard, après l’intervention du « facilitateur » pour le dialogue inter-tchadien, Djibrill Bassolé.
Brouille avec la justice
En septembre, Masra est convoqué par la justice. Selon le ministre de la Justice, Mahamat Ahmat Alhabo, Masra a tenu des propos le 5 septembre 2022 demandant aux Tchadiens de « s’attendre au pire » et le procureur l’a donc convoqué. Le 9 septembre, Masra se rend au tribunal accompagné par des milliers de militants de son parti. Son cortège est dispersé par la police qui tire des grenades lacrymogènes et à balle réelle. Les militants repartent vers le siège du parti pour s’y réfugier, mais la police les poursuit et continue à tirer sur les militants. Ces violences sont critiquées à la fois par l’opposition, par la Fédération internationale pour les droits humains mais aussi par le Mouvement patriotique du salut, le parti de l’ancien président Idriss Déby, et, plus tard, par l’Union africaine, l’Union européenne, les États-Unis, l’Allemagne et la France dans un communiqué conjoint. Masra parle de 300 arrestations et d’un millier de blessés. La convocation judiciaire de Masra est suspendue.
Le 20 octobre 2022, la répression par la junte d’une manifestation s’opposant à la période dite de « transition » fait officiellement 50 morts et 218 selon la Ligue tchadienne des droits de l’homme et l’Organisation mondiale contre la torture. Masra rentre alors dans la clandestinité et quitte le Tchad, la junte le laissant partir, et se retrouve, dans un premier temps, au Cameroun voisin. Il s’établit ensuite aux États-Unis.
Le 11 août 2023, Succès Masra annonce son prochain retour au Tchad. Alors que la date de retour de Succès Masra est fixée au 18 octobre, un « mandat d’arrêt international » est émis contre lui par le procureur général près la cour d’appel de N’Djaména, Mahamat Elhadj Abba Nana. La justice tchadienne reproche à Succès Masra d’avoir tenu en mai 2023 des propos « incitant à la haine et à la révolte » et d’avoir effectué une « tentative d’atteinte à l’ordre constitutionnel ». Peu après, 72 militants des Transformateurs devant assurer la sécurité de Succès Masra lors de son éventuel retour sont arrêtés et emprisonnés. Le gouvernement interdit aussi aux compagnies aériennes de laisser Masra embarquer dans un de leurs avions à destination d’un aéroport du Tchad.
Le 31 octobre 2023, la médiation facilitée par Félix Tshisekedi, président de la république démocratique du Congo et mandaté par la Communauté économique des États de l’Afrique centrale, obtient un accord entre la junte tchadienne et Masra pour le retour de ce dernier au Tchad. Toutefois, aucune date de retour n’est annoncée et le statut du mandat d’arrêt lancé par le Tchad n’est pas éclairci publiquement.
Paix et réconciliation
Le 3 novembre 2023, Masra rentre à N’Djaména où il est accueilli par deux ministres, Abderaman Koulamallah et Aziz Mahamat Saleh. La procédure judiciaire à son encontre est toujours en cours, seul le mandat d’arrêt ayant été suspendu. Le même mois, il rencontre Mahamat Idriss Déby, chef de la junte dans une rencontre décrite par les deux parties comme constructive.
Le 1er janvier 2024, Succès Masra est nommé Premier ministre. C’est le début d’une ère nouvelle. Celle de la paix, de la réconciliation et du développement harmonieux du Tchad par ses dignes fils. Désormais Premier Ministre, Succès MASRA devra donc désormais mettre en œuvre sa riche expérience, ses compétences son savoir et son savoir-faire au service de son cher et beau pays qu’il aime tant.
Cet homme d’Etat qui a décidé de faire de l’éducation sa première mission a un autre grand challenge. L’organisation en 2024 de nouvelles élections présidentielles. Sera-t-il candidat à la magistrature suprême? Seul l’avenir nous le dira.
Ericien Pascal


















